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Accueil » Politique » L’interview hebdomadaire » Makhily Gassama : L’Africain

dimanche 13 avril 2008, par Dirpub

Makhily Gassama : L’Africain

L’interview de la semaine ou « 7 questions à » est votre nouvelle rubrique. Elle consiste à vous présenter, chaque semaine, une importante personnalité publique ou non publique et à recueillir ses impressions sur les situations nationale et continentale. Pour démarrer l’interview hebdomadaire, nous avons l’honneur de vous présenter Monsieur Makhily Gassama. Il n’est d’ailleurs plus à présenter depuis la parution du livre "L’Afrique répond à Sarkozy". S’il faut une épithète pour le qualifier, nous pouvons sans hésiter dire : Africain ! On n’est pas Africain que de naissance !
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SenActu : Bonjour Monsieur Gassama.

Makhily Gassama : Bonjour, Monsieur.

SA : Merci d’avoir accepté de nous accorder cet entretien. Pouvez-vous, s’il-vous-plaît, nous dresser votre autoportrait pour les jeunes internautes - de la génération des années 70 et 80 - qui ne vous connaissent pas.

MG : Comme pour la grande majorité de nos compatriotes, à cause certainement de l’éducation reçue, il m’a toujours été difficile de parler de moi-même. Essayons quand même en n’allant qu’aux faits.

Je suis né dans un village qui m’a profondément marqué, particulièrement par son site : Marsassoum, village où le cinéaste et romancier Ousmane Sembène et le professeur Assane Seck, ministre d’Etat dans plusieurs gouvernements des présidents Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf, ont fait une bonne partie de leurs études primaires ; l’un et l’autre ont été également marqués par le charme envoûtant de son paysage. Comme Sembène, le créateur, Assane Seck est un grand homme de Lettres.

J’ai fait mes études secondaires au Lycée Faidherbe (6ème – 3ème), au Cours Normal de Ziguinchor devenu Lycée Djignabo (2nde – 1ère) et au Lycée Blaise Diagne (Terminale). Classé 2ème du centre de Dakar au baccalauréat en 1964, je devais m’inscrire, à Paris, surtout sur la demande de mes professeurs de philosophie et d’histoire, dans une classe préparatoire au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. C’était mon grand rêve. Mon père s’y opposa. Ce fut, pour moi, une immense déception, qui a failli tuer en moi le goût pour les études. Grand érudit de l’Islam, spécialiste de la grammaire classique arabe, poète reconnu des Ulémas du Sénégal et des pays arabes, il a été vivement critiqué par sa communauté pour m’avoir envoyé à l’école occidentale. Son entourage ne comprenait pas que lui, l’érudit, qui recevait à Marsassoum des Arabes, particulièrement d’Egypte, pour leur donner des cours de grammaire classique ou de droit musulman, lui, jurisconsulte respecté du rite malékite, osât éloigner de lui son propre fils au profit d’une éducation suspecte et pleine d’incertitudes : l’éducation occidentale.

Je m’étais donc inscrit à l’université de Dakar et j’ai voulu brûler les étapes en espérant que mon père finirait par me laisser poursuivre mes études en France. Je réussis à la Propédeutique dès la première année, en 1965, et à la première session ; j’obtins l’année suivante 3 certificats et j’échouai, en octobre de la même année, au 4ème certificat (« Langue, littérature et civilisation anglaises »). C’était beaucoup d’audace comme disait un de mes professeurs : vouloir obtenir la licence en une année d’études (la licence était composée de 4 certificats après la Propédeutique) ! A tort, j’étais persuadé qu’on m’avait recalé sciemment. L’année suivante, mon comportement dans une ville comme Dakar ayant paru exemplaire aux yeux de mon père, il me laissa poursuivre mes études en France. Il était trop tard pour préparer le concours d’entrée à « Normale Sup’ ». Si j’insiste sur cette tranche de ma vie, c’est que c’est bien celle qui m’a le plus marqué et qui peut intéresser les jeunes pour lesquels nous réalisons cette interview.

L’enseignement à tirer de tout cela est que l’autorité du père était grande à l’époque et que jamais l’enfant n’osait outrepasser les ordres paternels, moins par peur des représailles que par respect pour notre culture et par souci d’obéir aux enseignements reçus de l’école coranique. Et, au contact de l’Occident, j’étais émerveillé devant ces vers de Lamartine que je vous cite ici de mémoire : « Quand ton père a parlé sans bruit obéis / Car devant Dieu le père est au-dessus du fils ». Je ne sais pas si j’ai bien restitué les vers du poète français, en tout cas ce sont là des alexandrins comme Lamartine les aimait.

Qu’ai-je encore fait ? Je suis auteur et co-auteur de quelques ouvrages. J’ai surtout eu comme activité principale la critique des Å“uvres de l’esprit. J’ai assumé quelques foncions nationales (Directeur des Arts et Lettres et de la Propriété intellectuelle, Directeur du Centre d’Etudes des Civilisations, Conseiller culturel du président L. S. Senghor, Ministre de la Culture, Ambassadeur…), des fonctions internationales (Directeur général de la Culture à l’Agence de Coopération Culturelle et Technique à Paris, Représentant sous-régional de l’UNESCO à Libreville…). Je ne suis qu’un citoyen ordinaire, qui a toujours cherché, comme dit Jean-Paul Sartre, à n’être qu’« un homme parmi les hommes », qui n’a « pas de goût pour l’héroïsme », comme répond en écho un personnage d’Albert Camus.

SA : Depuis votre départ du ministère de la culture, vous êtes resté dans l’ombre. Pourquoi n’êtes-vous pas engagé politiquement ?

MG : Pour vous répondre, je ne parlerai que de ce qui peut intéresser vos jeunes internautes et il est donc important que je vous parle de la conception que je me suis toujours faite de la fonction publique, partant, des fonctions politiques. Justement, contrairement aux rumeurs fantaisistes d’un certain milieu culturel sénégalais, rompu à un tel exercice, si j’ai quitté le gouvernement, c’était précisément parce que j’avais refusé de faire de la politique. Je suis heureux de l’occasion que vous m’offrez de revenir, ici, devant les jeunes, sur certaines circonstances en parlant de mes relations, à l’époque, avec l’ancien président Abdou Diouf et de feu Jean Colin, alors ministre d’Etat et Secrétaire général de la Présidence de la République. Ils ont été très honnêtes avec moi malgré toutes les rumeurs qui avaient circulé, des rumeurs grossières qui me mettaient hors de moi. A l’époque, vos adversaires déclarés ou non trouvaient des motifs, toujours faux, de votre sortie d’un gouvernement.

Juste avant le remaniement après les élections présidentielles, le Président m’a fait part de sa volonté d’installer un gouvernement dont les membres devaient être des militants actifs de son parti, le Parti socialiste. Je saurai plus tard qu’il y avait été poussé par certains cadres de ce parti, des cadres qui, pourtant, entretenaient avec moi des relations que je croyais franches, saines. Le gouvernement sortant comprenait de nombreux technocrates dont moi-même. Le Président m’invita, presque fraternellement, à représenter son parti dans mon canton, en Casamance ; il semblait sûr du succès de l’opération d’autant plus que l’unique tournée que je venais d’y effectuer avait été un grand succès. J’ai décliné l’offre avec beaucoup de peine, mais avec fermeté. Le lendemain, Jean Colin me demanda la même chose avec amabilité. Il me rassura : son aide matérielle et financière (selon mes besoins) pour aider le président sur le terrain politique m’était acquise ; le parti s’en chargerait. Le Président Abdou Diouf et son Secrétaire général avaient tout entrepris auprès de moi pour me garder dans le gouvernement. Cependant, ma conviction demeurait que j’aiderais mieux le Président en m’occupant sérieusement du développement culturel du pays qu’en me lançant dans un militantisme politique aux résultats hypothétiques. Pour moi, c’était à nos parlementaires de s’occuper politiquement du terrain et non pas aux ministres de la République. Je déclinai l’offre. Lors de mon entretien avec le Président, je sentis qu’il était profondément déçu d’autant plus qu’il m’avait toujours pris pour un frère et me l’avait souvent prouvé. Le paradoxe était que moi aussi j’étais très déçu. Pourquoi ? A l’exception du professeur Iba Der Thiam, je n’ai pas rencontré au Sénégal, je puis dire dans le monde, un homme à la mémoire aussi puissante, aussi fidèle. J’étais persuadé que le Président se souvenait de notre conversation de 1979 et de ses propres propos au moment de mon entrée dans son gouvernement.

En 1979, alors que j’étais jeune conseiller du président L. S. Senghor, j’ai demandé à rencontrer en catastrophe le Premier Ministre qu’il était. Je lui fis comprendre que je ne souhaiterais jamais entrer dans un gouvernement et je lui en donnai les raisons. J’avais fait cette démarche après un entretien avec le président Senghor, entretien au cours duquel je m’aperçus que si je ne prenais pas garde de trouver rapidement un appui solide, il me ferait entrer dans le prochain gouvernement. Et un ami, Pierre Lods, fondateur de l’Ecole de peinture de Poto-Poto, qui venait de rencontrer le chef de l’Etat, me l’avait confirmé. Sans faire la moindre allusion à ma conversation avec le Président, je pensais que le Premier ministre de l’époque m’avait compris. Et comme je n’étais pas entré dans le gouvernement, je pensais également, à tort ou à raison, qu’il avait plaidé ma cause auprès de qui de droit. Mon bonheur était tel que je promis, en guise de reconnaissance, de réaliser pour lui un ouvrage contenant ses grandes réflexions depuis une dizaine d’années, une sorte de compilation de sa pensée dans le domaine du développement. Travail fastidieux que j’ai accompli en quelques mois sous le titre « Sursaut national », beau titre trouvé par son Directeur de Cabinet, Moustapha Kâ. Cependant, j’interdis que l’ouvrage portât la moindre mention de l’auteur.

Au fait, je n’avais jamais eu confiance en l’homme politique africain que je trouve rusé, fondamentalement égoïste, plus préoccupé par sa carrière que par le désir réel de soulager les maux du continent, de protéger sa dignité, de lui assurer un développement harmonieux ; et j’ai toujours redouté son penchant pour l’adversité : tout ce qui monte l’inquiétude et il cherche à le briser. Si vous n’êtes pas son adversaire du jour, vous l’êtes, à ses yeux, à votre insu, par la qualité de votre Å“uvre… Dans son univers machiavélique, la ruse et la fourberie sont érigées en vertus. Son attitude constitue un frein à l’épanouissement de ses compatriotes, donc un frein au développement du pays. S’il est fidèle à un être sans condition, c’est bien à l’Europe ; son complexe de dépendance vis-à-vis de ce vieux continent est étonnant. Il attend tout de lui ; peu de chose de ses compatriotes ! Il m’énerve ! Je sais bien qu’il y a des exceptions, mais ce ne sont que des exceptions. Donc surtout pas de problème avec le Parti socialiste. Pour être à l’abri des foudres, j’ai demandé à l’entourage du Président de se contenter, dans l’ouvrage, de la mention : « Publication du Parti Socialiste ».

Le président Abdou Diouf savait bien que c’était mon attachement à sa personne, exclusivement à sa personne (j’ai toujours eu beaucoup de respect pour l’intelligence et je trouve ce Sénégalais très intelligent) que j’ai accepté d’entrer dans son gouvernement surtout qu’en me le demandant, il avait pris soin de revenir sur certains points de notre conversation de 1979 dont le non engagement sur le terrain politique. Je pense qu’à travers ces propos, le jeune internaute comprend ou devine pourquoi je ne suis pas entré en politique après mon départ du gouvernement. Il comprend ou doit comprendre également que si, un jour, le chef de l’Etat de son pays ou toute autre autorité de ce pays fait appel à lui, à ses compétences, que c’est bien lui qui rend service à cette autorité et non pas le contraire. C’est un immense sacrifice que d’accepter d’être membre d’un gouvernement, surtout dans nos pays pauvres où tout est à construire. La grande consolation et la grande fierté, en entrant dans un gouvernement, c’est de se savoir utile non pas à l’épanouissement de quelques individus, mais au développement de toute la nation.

C’est cela qui fait de cette occasion, dans notre vie, une occasion peu commune, une occasion exceptionnelle. Il n’y a que le peuple et nos parents qu’il faut remercier, eux qui ont permis notre formation. C’est dans ce sens qu’en classe de seconde, en 1962, voulant être nommé surveillant au Cours Normal de Ziguinchor, pour gagner un peu de sous, j’écris au ministre naïvement : « si ma demande est satisfaite, je vous promets de vous remplacer un jour à la tête de votre département ministériel », étant persuadé qu’il serait heureux de compter sur quelqu’un qui accepterait les sacrifices qu’il a consentis ! Aucune réponse à mon grand étonnement ! Au vrai, je n’ai jamais renoncé à cette conception des fonctions publiques. C’est très profond en moi. D’où de graves malentendus avec mes supérieurs hiérarchiques et mon entourage professionnel durant toute ma carrière.

SA : Je vous pose cette question parce qu’à la sortie du livre « L’Afrique répond à Sarkozy » dont vous êtes le coordonnateur, vous avez dit que les hommes politiques devraient faire la même chose que les intellectuels. Moi, je vous pose la question suivante : Les intellectuels ne devraient-ils pas, justement, aller à la conquête du pouvoir pour faire « une pierre deux coups » ?

MG : Oui, j’ai bien dit que les hommes politiques doivent prendre exemple sur les intellectuels qui savent se regrouper quand il le faut ; qui savent se dépasser ; qui ont toujours eu une conscience aiguë de leur devoir vis-à-vis de l’Afrique. Preuves : malgré des fonctions contraignantes, ils continuent à produire individuellement pour l’Afrique et ils acceptent de se rassembler pour produire une Å“uvre collective, d’un intérêt réel dans le processus de développement de nos pays ; vous avez cité un exemple : « L’Afrique répond à Sarkozy », ouvrage collectif paru en février dernier. L’impact de cet ouvrage sera réel dans nos rapports avec l’Occident puisqu’en quelques semaines, ce sont plus de sept mille exemplaires vendus en France. C’est ça le rôle des intellectuels. Nous ne sommes ni ingénieurs agronomes, ni ministres de l’Agriculture pour nous bercer de l’illusion d’assurer l’autosuffisance alimentaire à nos populations, comme nous le suggère maladroitement et naïvement (peut-être méchamment) un internaute sénégalais à la sortie du livre. Que chaque élément de la société joue sa partition ! Nous irons de l’avant.

Nous sommes dans le continent certainement le plus arriéré de la planète. Continent immensément riche et immensément pauvre. Il ne faut pas aller chercher loin les responsables de cette situation humiliante, inhumaine, cruelle. Dieu, Lui, dans Sa clémence, nous a tout donné ; mais les fils et les filles du continent résistent à toute politique sérieuse de développement. Parmi les responsables de notre situation, les tout premiers sont nos hommes politiques, ceux qui ont choisi, comme métier, de diriger, d’organiser, de développer la chose publique pour le bien-être, l’épanouissement de leurs compatriotes ; eux qui se sont emparés de tous nos moyens de communication qui, au lieu d’éduquer des populations qui comprennent de forts pourcentages d’analphabètes, se mettent au service de leurs moindres caprices.

Notre situation dans le monde est telle que nous ne pouvons pas suivre l’Europe dans toutes ses voies. C’est pourquoi, à mon avis, la division du travail doit être plus nette dans nos pays pauvres. Il faut éviter les dispersions, les cumuls. Les intellectuels, les hauts cadres techniques seraient plus efficaces en se concentrant sur l’essentiel. Ma conviction est que l’intellectuel est plus utile à son pays en menant des activités liées à sa formation qu’en assumant des fonctions politiques. Je peux me tromper. Si un homme comme L. S. Senghor a su mener les deux à la fois, c’est que presque dès le début de sa carrière politique, il s’est retrouvé au sommet. Quand, au cours d’une conversation, il me dit qu’il m’est possible de mener des activités professionnelles et d’assumer en même temps des fonctions politiques, je rétorquai sans hésiter : « Après le bureau, vous, vous avez des portes infranchissables, Monsieur le Président et chez moi, les portes restent béantes pour recevoir à toute heure ».

Ce qu’il faut dénoncer et contre lequel il faut rigoureusement lutter, c’est notre tendance à croire que sans être au sommet de l’Etat, sans responsabilités politiques, rien ne peut se faire pour notre pays, pour notre continent. Je dis : non et non ! Qu’est-ce qui nous fait croire à cela ? C’est que le système de répression mis en place dans la plupart de nos pays, depuis nos « Indépendances », système qui est tantôt brutal tantôt subtil, mais toujours efficace, ne permet pas à l’intellectuel de jouer son rôle ; s’il cherche à le jouer en dépit des lourdes menaces qui pèsent sur lui, le pouvoir politique peut le détruire ; ce sera alors le dénuement complet : l’exil ou la mort brutale ou à petit feu. La situation évolue grâce au vent de la démocratie qui souffle sur l’Afrique en dépit de la résistance des gouvernants. Quoi qu’il en soit, les intellectuels doivent avoir le courage de leurs idées qui ne plairont toujours pas à la classe politique. Vous devinez donc qu’il est difficile, pour eux, de « faire d’une pierre deux coups » comme vous le dites. Pour le moment, il faut choisir…

SA : Pensez-vous que le vrai combat de l’Afrique reste culturel ? La Chine a été colonisée mais aujourd’hui elle est le pays le plus craint au monde parce qu’elle est devenue une superpuissance. L’Afrique ne devrait-elle pas changer de cap pour se concentrer sur l’économie ?

MG : Vous savez, je n’ai jamais été pour la hiérarchisation des défis qui interpellent l’Afrique. C’est la meilleure façon de nous distraire. Quand L. S. Senghor disait que la culture était la priorité des priorités, je le comprenais, mais je ne ferai jamais de cette idée un slogan pour l’action. Il suffit de donner de l’eau à l’arbre pour qu’il pousse, grandisse et s’épanouisse. L’homme est un être complexe ; c’est, à mon avis, le seul être qui ne se contente pas de manger et de dormir ; il n’est pas un digestif ambulant comme le mouton. Il est chair et esprit ; il est passé, présent et avenir. Il est ainsi composé de trois êtres. Toutes ces trois réalités, ces trois forces le font agir simultanément. Si vous développez en lui la chair en négligeant l’esprit, vous élevez un monstre qui détruira son monde ; si vous développez en lui l’esprit en négligeant la chair, vous créez un être éthéré fait de rêve, émasculé, incapable de construire matériellement son monde : si vous n’avez pas là un monstre, vous aurez un fou. Entre l’esprit et la chair il n’y a pas de hiérarchie : l’un n’existe pas sans l’autre ; l’un ne s’épanouit pas sans le secours de l’autre. Donc le vrai combat de l’Afrique, ce n’est pas le développement de tel ou tel domaine, de tel ou tel secteur ; le vrai combat, c’est l’épanouissement intégral de l’être, de l’homme sénégalais, de l’homme africain. Or c’est l’œuvre de tous les hommes et femmes du continent, de toutes les disciplines, de tous les secteurs sans exception. Dans le développement de l’être humain, il n’y a pas de discipline et de secteur mineurs. Il ne s’agit donc pas de commencer par développer tel besoin de l’homme et terminer par tel autre besoin. C’est une illusion parce que simple vue de l’esprit ; et cette vue de l’esprit est une bombe entre les mains de l’homme politique qui en sera la première victime.

Vous parlez de la priorité à donner au développement économique. Je vous comprends. Si vous le pensez, c’est parce que la culture semble se porter mieux en Afrique que les autres secteurs. Que veut-on ? Qu’on stoppe le développement culturel ? Nous n’arrivons toujours pas à nous rendre compte que si ce secteur est florissant depuis nos « Indépendances », c’est parce que les acteurs de ce secteur, les artistes, les écrivains et les intellectuels ont fait et font leur travail consciencieusement. Ce n’est pas nos Etats qui ont érigé la culture en secteur prioritaire. Quand les artistes travaillent avec acharnement, quand les intellectuels et écrivains se battent avec lucidité, quand nos artistes de la chanson drainent des foules dans le monde avec un art consommé, leurs propres frères et sÅ“urs leur jettent au visage : l’Africain ne s’occupe que de la culture, que du folklore ! Il faut rétorquer : Que font les frères et sÅ“urs des autres secteurs ? Où sont-ils ? Qui les empêchent de contribuer au développement de leurs secteurs ? Faut-il que Youssou Ndour renonce à Bercy pour nous aider, dans nos champs – parce que c’est prioritaire - à nous assurer l’autosuffisance alimentaire ? Faut-il qu’Ousmane Sow abandonne ses statues pour nous aider à construire des châteaux d’eau à travers le Sénégal ? Faut-il que Boris Diop casse sa plume pour nous aider à réformer l’enseignement au Sénégal ? La culture se porte bien en Afrique parce que les acteurs de ce secteur l’ont voulu.

La Chine, l’Inde, le Brésil, qui sont en train de faire des pas de géants dans le développement économique, n’ont jamais laissé les autres secteurs à l’abandon. La culture s’y porte bien surtout que celle-ci peut constituer un levain à toute volonté d’action dans le cadre du développement. Il n’existe qu’une seule priorité ; c’est la satisfaction simultanée des besoins qui assaillent l’homme simultanément.

Vous avez parlé, à juste titre, des progrès réalisés par la Chine. Entre nous, croyez-vous sincèrement que c’est grâce aux aides extérieures, aux aides des institutions financières internationales ? Que non ! La Chine, comme l’Inde, ne compte que sur les forces vives de la nation. Ce sont ces forces internes qui sont en train de faire de ces pays des puissances mondiales. L’Afrique ne croit pas en ses propres forces. Je ne cesse pas de répéter que nos gouvernants ont un complexe de dépendance vis-à-vis de l’Europe que rien ne justifie. Il faut être insensé pour prétendre développer son pays sans liens de coopération avec les autres pays des autres continents ; mais il est également insensé de penser que le développement d’un pays, d’un continent ne peut venir que des forces extérieures à ce pays, à ce continent. Tant que nos gouvernants continueront de maintenir les choses en l’état, aucun espoir ne sera permis pour le développement de nos pays.

SA : Le Professeur Iba Der Thiam a dit un jour que le Président Wade était en train de changer véritablement le Sénégal. Êtes-vous de son avis ? Pourquoi ?

MG : Il m’est difficile de contredire le professeur Iba Der Thiam que je crois bien connaître. C’est à la fois un homme d’action et de réflexion. Sensible, il est ouvert à tout effort de développement. Il travaille avec le président Wade ; il le côtoie quotidiennement ; il le connaît. Je ne peux pas douter d’un jugement qu’il a émis en toute connaissance de cause. Ce que je sais du président Wade, c’est qu’il a toujours été fasciné par l’action. Je l’ai vu pour la première fois, si je ne me trompe, dans la cour de la Sorbonne, en mai 1968, alors que nous étions en pleine grève. Nous étions un petit groupe, dont mon ami Abou Sylla, actuellement professeur à l’université Cheikh Anta Diop, en train de parler de la grève : il s’adressa spontanément à nous. C’est précisément à cause des propos, très virils, qu’il nous avait tenus, que je ne l’ai jamais oublié. Rien des actes qu’il pose depuis qu’il est à la tête de l’Etat ne me surprend : il agit… il agira toujours…

SA : Comment voyez-vous l’Afrique dans ½ siècle ? le Sénégal, en particulier ?

MG : Je ne suis pas aussi optimiste que je peux le paraître. L’Afrique avance trop lentement, sans ambitions notables, quand le monde avance aux pas de géant. Ceux qui mettent l’accent sur les réalisations accomplies depuis les « Indépendances » semblent tout ignorer des immenses progrès réalisés, durant quatre décennies, par les pays développés et même par des pays plus pauvres que nous, dans les années 1960, dans d’autres continents. Chaque jour, le fossé se creuse entre nous et le reste du monde. Quelle Afrique dans un demi-siècle ? Quel Sénégal dans un demi-siècle ? Franchement je n’en sais rien au regard de la puissance des pesanteurs, de l’agressivité des forces de division et de régression, de la timidité de nos réactions.

Propos recueillis par Pape Moussa Samba

1 Message

  • Makhily Gassama : L’Africain

    13 avril 2008 22:17, par Samba Diallo
    Quel plaisir de vous "écouter" Cher Monsieur ! Tout est dit (ou presque) et avec quelle éloquence et quelle lucidité ! Gardons espoir qu’un jour prochain, les africains, et les sénégalais en particulier, sauront se départir de leur éternelle apathie. Merci à vous et à SENACTU.

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